Fabienne   Houze essaiA    

ENTRELACS

 

I

A l’origine du travail de Fabienne Houzé-Ricard, se trouve un double écheveau. Celui des brindilles entremêlées en des cercles aux diamètres de plus en plus restreints et qui finissent par former un nid – d’où l’on vient. Celui de la mémoire, aussi, qui, plus le temps passe, accumule les souvenirs en strates successives – si bien sûr l’on s’en tient à la stricte chronologie. Mais la mémoire nous joue des tours, et, pareille à l’oiseau avec ses brindilles lorsqu’il construit son nid, entremêle les choses, les époques, les images, les noms et les visages. L’écheveau comme matrice : Fabienne Houzé-Ricard a peint d’énormes nids, rouge sang, sans doute parce que la naissance n’est pas une partie de plaisir. L’écheveau comme métaphore des années qui s’accumulent : sa toile « Mémoires » empreinte également le rouge, décliné depuis le rose (la couleur préférée des petites filles), jusqu’au brun (on dirait que le sang coagule). 10 mètres sur 2 en un réceptacle anarchique de mots, de dessins parfois enfantins (histoire, justement, de remonter aux sources du souvenir, au plus loin vers le nid), un capharnaüm où se côtoient les époques, les émotions brutes ou les réminiscences embrumées, la cruauté et la légèreté.

Et puis cette insouciance des enfants qu’adulte on aimerait bien retrouver.

II

Mais l’opposition des formes n’était qu’apparente. Le grand à-plat de sa toile « Mémoires » (le rectangle) et l’organisation en vortex de ses nids (le rond) ne sont peut-être qu’une seule et même figure. Outre qu’elle peut s’enrouler sur elle-même, la grande toile est au fond une cartographie de la mémoire. Or les cartes, souvent – et pour celles du monde c’est évident – contredisent et trahissent la rotondité de ce qu’elles représentent, artificiellement étiré sur la longueur. Aussi, fusionnant les deux figures, Fabienne Houzé-Ricard en a créé une troisième, qu’elle nomme « Les folies ». Car nos souvenirs, sensations et perceptions tournent dans nos cerveaux comme l’eau dans un lavabo, furieusement aspiré par le trou de sa bonde. A en perdre la raison. Deux toiles en face à face (en miroir), où là encore elle consigne une sorte de journal intime, à l’encre d’un rouge plus ou moins soutenu, profond, sanguin, ou rose bonbon. Les images sont prises dans un tourbillon, attiré par un centre qui menace de tout avaler, comme la vie quand elle s’en va, effaçant en une fraction de seconde tout ce que le cerveau contenait encore l’instant d’avant. Et quoi ensuite? Du noir? Ou alors le blanc initial de la toile lavée des couleurs qu’elle a portées? Mais tant qu’on respire et que le cœur bat, le mouvement de rotation nous maintient debout. Une toupie reste droite si elle tourne avec suffisamment de vitesse ; quand elle vient à ralentir, elle tangue de plus en plus jusqu’à basculer complètement, trébucher, puis s’arrêter. Dès lors, Fabienne Houzé-Ricard continue de représenter la force centripète de la vie, avec ses folies justement, son rouge sang, et aussi ses émerveillements, ou alors un sentiment d’enfermement – des impasses qu’on prend pour des échappées.

On se cogne contre les leurres du labyrinthe. A moins qu’on ne se réfugie, entre les brindilles enchevêtrées, dans la douceur d’un nid.

III

Vient pourtant un moment où il faut bien le quitter, ce nid. S’emplumer. En finir avec l’oisillon. Elle a donc entamé une longue série d’oiseaux (acrylique sur toile) dont on ne voit ni les yeux, ni le visage. Et la référence, d’ailleurs, évoque Georges Franju, non pour « Les yeux sans visage » bien sûr, mais plutôt pour « Judex », avec ces humains à têtes de volatiles. L’un d’eux s’avance au milieu du bal, rapace au bec crochu, impassible, au rythme d’une marche funèbre (signée Maurice Jarre), une blanche colombe, morte, dans le creux de la main. Car il y a dans cette série quelque chose du travail de l’entomologiste. Ou des portraitistes du 19ème qui fixaient sur la toile les grands hommes et leur offraient l’immortalité  – poètes, musiciens, politiciens ou maréchaux –, juste avant l’arrivée de la photographie qui rendra caduque l’extrême précision que ces peintres mettaient à retranscrire la réalité d’un corps et d’un visage. En pendant de ces « portraits » d’oiseaux vus de dos, elle a aussi réalisé une série intitulée « War », cette fois à la mine de plomb sur papier gauffré. Plus question, ici, de monumental ou d’immortalité. Les oiseaux perdent de leur superbe, prennent des coups. Amochés, déplumés par endroits, éteints, fatigués.

La vie comme un champ de bataille.

                                                                                                             IV

Alors il faut bien en revenir au nid, en sculpture de fils de plâtre cette fois. Le plâtre qui répare, consolide et guérit. Le plâtre en bandelettes entremêlées afin de retrouver le geste des oiseaux entrecroisant leurs brindilles. Et le point de vue bascule. Plus celui de l’oiseau sorti de son nid, mais celui qui y revient, non pour s’y lover de nouveau, mais pour en construire d’autres, à l’infini. Aussi, ce blanc qu’on avait pris pour la couleur de la mort est peut-être finalement celle de la vie (la blanche colombe, dans le film de Franju, finit d’ailleurs par se réveiller et s’envoler – ce n’était qu’un tour de magie). Une multitude de nids, ronds comme la Terre, parce que c’est la forme première, celle d’où tout part et où tout revient. « Il y a un hélas dans un chant de tendresse »  est le titre de cette installation, en hommage à Bachelard. Le chant comme celui des oiseaux. La tendresse comme celle dans laquelle on baigne au creux de son nid. Le hélas car le reste de la vie n’est pas si douillet, et se laisse submerger par la mélancolie à regarder le présent disparaître aussi vite qu’il est apparu. Mais peut-être est-ce plutôt un champ, à bien y réfléchir, où sont disposées jusqu’à l’horizon des myriades de nids blancs sur du rouge.

Une longue étendue plane que le temps se charge d’emmêler, d’enrouler. Ou de dérouler.

 

Thierry Clech. 2011